Faut-il remettre en cause la déréglementation de l’offre eschatologique ?

Étiquettes

, ,

Aujourd’hui le marché de la prophétie n’est pas réglementé, chacun chacun est libre d’annoncer, selon son inspiration, le retour du Christ, l’effondrement de la civilisation industrielle ou l’accès prochain à l’immortalité via le mind-uploading. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme le rappelle Reinhart Koselleck.

« Un des principes de souveraineté de l’Église romaine était de garder le contrôle sur tous les visionnaires. Toute vision du futur exigeait, comme l’atteste encore une décision du cinquième Concile du Latran (1512 – 1517), une autorisation de l’Église. L’interdiction de la doctrine du Troisième Empire de Joachim de Flore, le destin de Jeanne d’Arc brûlée vive pour avoir affirmé imperturbablement des visions non cautionnées par l’Église, ou la mort de Savonarole sur le bûcher, sont autant d’exemples de la façon dont on coupait court à toute prophétie post-biblique. Pas question de mettre en cause la stabilité de l’Église ; son unité était, tout comme l’existence de l’Empire, garante de l’ordre jusqu’à la fin des temps. »

Reinhart KOSELLECK, Le futur passé, contribution à la sémantique des temps historiques,
Éditions de l’EHESS, p. 22 – 23

Évidemment cette limitation du droit de prophétiser avait pour but de préserver le monopole de l’Église sur l’offre eschatologique, mais on peut rétablir un délit d’exercice illégal de la prophétie pour des motifs sécularisés.

« La genèse de l’État moderne s’accompagne d’une lutte incessante contre les prophéties religieuses et politiques de tous ordres. L’État s’arroge le monopole de la domination du futur en réprimant toute interrogation apocalyptique et astrologique ; ce faisant, il reprend, certes dans un but anti-écclésial, une des tâches de l’ancienne Église. Henri VIII, Édouard VI et Élisabeth d’Angleterre ont promulgué de sévères édits contre de telles prédictions. Et les prophètes récidivistes risquaient le bagne a perpétuité. En France, Henri III et Richelieu ont suivi le modèle anglais, afin de tarir une fois pour toute la source toujours renaissante des attentes religieuses. Grotius, qui publie en 1625 son traité de droit international alors qu’il vient de s’exiler pour suivre la persécution religieuse, classe la volonté de prophétiser, voluntatem implemendi vaticinia, parmi les causes injustes de la guerre. Et il ajoute cet avertissement : « Prenez garde théologiens trop présomptueux ; mais vous les politiques, prenez garde aux théologiens trop présomptueux! » En somme une politique rigoureuse a, semble-t-il, réussi à éliminer peu à peu du domaine de la formation et des décisions de la volonté politique les tenaces attentes religieuses relatives au futur qui étaient si foisonnantes après le déclin de l’Empire. »

ibid. p.25 -26

Deutsche Qualität

Étiquettes

Les réflexions sur la violence de Georges Sorel sont incontestablement datées. Cela vaut pour leur thèse principale, car, lorsque nous pensons aujourd’hui du syndicalisme, ce n’est pas le sublime de la grève générale qui nous vient à l’esprit ; mais cela vaut aussi pour quelques remarques faites par Sorel au détour de l’argumentation, comme celle-ci :

« Si l’Allemagne n’a point conquis encore la place qui devrait lui revenir dans le monde économique en raison des richesses minéralogiques de son sol, de l’énergie de ses industriels et de la science de ses techniciens, cela tient à ce que, pendant longtemps, ses fabricants crurent qu’il était habile d’inonder le marché avec de la camelote ; bien que la production allemande se soit fort améliorée depuis quelques années, elle ne jouit point encore d’une très haute considération. »

Réception brouillée (2)

Étiquettes

,

Semaine A : dans le cadre de mon cours sur la technique, je parle à mes élèves de Theodore Kaczynski et leur raconte comment il est devenu Unabomber.

Semaine C : dans le cadre du cours sur l’art, je raconte les performances de Pierre Pinoncelli qui prirent pour cible le plus célèbre ready-made de Duchamp.

Semaine F : lecture de la copie de bac blanc d’une de mes élèves : « la recherche de l’originalité à tout prix va parfois trop loin, on peut penser notamment à cet artiste qui envoyait des colis piégés à des gens ».

L’amusant est que cette confusion se produit cette année alors que, pour une fois, je n’avais pas fait ma digression favorite dans la section de cours consacrée au jugement esthétique pour parler de l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts.

Réception brouillée

Étiquettes

Semaine A : j’explique à mes élèves la notion de sérendipité en donnant comme exemple la découverte de la pénicilline et celle du viagra.
Semaine B :
– Mme Y [collègue de maths] : « Alors comme ça tu tu parles de viagra aux élèves de STI2D ? Hier, je leur parlais de [concept que j’ai oublié] et je leur ai dit « c’est quelque chose dont M. Taciturnus vous a peut-être parlé » et là X me répond : « Oh, M. Taciturnus, il nous parle plutôt du viagra … d’ailleurs il a l’air de bien s’y connaître ».
Semaine C :
– ma fille [élève dans le lycée où j’enseigne] : « Il parait que tu demandes à tes élèves ce qu’ils pensent des gens qui prennent du Viagra. (Est-il nécessaire de préciser que je n’ai jamais posé cette question ?)
Semaine D :
Correction du contrôle de connaissance : aucun élève n’est capable de donner le mot sérendipité à partir de sa définition.

Synchronicité

Étiquettes

Travaillant sur la philosophie de l’histoire pour mes cours de spécialité, la curiosité m’a poussé à jeter un œil au Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. Je ne suis encore que dans la première partie et, faute d’avoir trouvé les considérations sur la providence dans l’histoire auxquelles je m’attendais, je m’amuse des efforts du précepteur du Dauphin pour coordonner dans une même chronologie les histoires qui nous viennent d’Athènes, de Rome et de Jérusalem.

« Dans la suite, et quelque temps après Abimelec, on trouve les fameux combats d’Hercule fils d’Amphitryon, et ceux de Thésée roi d’Athènes, qui ne fit qu’une seule ville des douze bourgs de Cecrops, et donna une meilleure forme au gouvernement des athéniens. Durant le temps de Jephté, pendant que Semiramis veuve de Ninus, et tutrice de Ninyas, augmentoit l’empire des assyriens par ses conquêtes, la célèbre ville de Troie déjà prise une fois par les grecs sous Laomédon son troisième roi, fut réduite en cendre, encore par les grecs, sous Priam fils de Laomédon après un siège de dix ans. »

Émile corrige Arthur

Étiquettes

, , ,

Le 15 mai 1871, du haut de ses dix-sept ans, Arthur Rimbaud s’imaginait pouvoir théoriser l’activité poétique.

« Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT.
Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! — Car il arrive à l’inconnu ! — Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »

Près de cinquante ans plus tard, Émile Chartier, professeur de philosophie de son état, pris la peine de corriger la copie du béjaune exalté de Charleville.

« Il reste à savoir maintenant ce que j’ai vu quand j’ai fait un rêve. Mais je ne puis nullement le savoir, car il faudrait refaire le rêve, et alors j’en serais dupe encore. J’en retiens, j’en saisis une émotion bien réelle maintenant ; le reste n’est que rêverie maintenant, évanouissante comme toute rêverie. Je parle, je m’anime, je veux revoir ce que je crois avoir vu. Et, sans que je le soupçonne, mes yeux errants cherchent quelque forme ambiguë dans le monde, quelque forme que je puisse croire un petit moment. Par ces remarques je devine assez ce que c’est qu’un voyant et qu’un évocateur, ce qui ne me conduit point à le croire en tout ce qu’il dit. Nul n’est moins artiste que le voyant, je dis même en poésie et en éloquence; et j’appelle voyant celui qui a tellement l’habitude de juger des choses d’après l’effet qu’elles exercent sur ses passions, qu’il ne doute point, s’il a bien peur, d’avoir vu quelque objet effrayant, ni, s’il est transporté d’amour, d’avoir vu les yeux qu’il aime, et ainsi du reste. Le voyant est celui qui dit qu’il voit le plus, et c’est sans doute celui qui voit le moins ; car je ne crois point que le fou voie tant de choses ; je crois seulement qu’il éprouve beaucoup plus qu’il ne peut l’expliquer par les choses présentes et visibles. Et je dis que le voyant, de même que le fou, n’est pas artiste du tout, parce qu’il n’a pas cette exigence de l’œuvre, réelle et achevée parmi les choses. Celui qui imagine aisément des romans n’en écrit point qui vaillent. Un fou n’est nullement artiste, quoiqu’il croie voir beaucoup de choses que les autres ne voient point. Et son erreur est de vouloir régler ses actions sur ses vaines images, au lieu que l’artiste, semble-t-il, tout au contraire règle ses images d’après ce qu’il fait, j’entends d’après l’objet qui naît sous ses doigts, ou d’après un chant réglé, ou d’après une déclamation mesurée. Le mouvement naturel d’un homme qui veut imaginer une hutte est de la faire ; et il n’a point d’autre moyen de la faire apparaître, comme pour la chanson, de chanter. »
ALAIN [Émile Chartier] Système des beaux-arts (1920)

Avec moi ce n’est pas pareil

Étiquettes

,

Vous avez sûrement remarqué que ChatGPT  exprime régulièrement de l’enthousiasme face à vos requêtes, vos questions sont souvent qualifiées d’excellentes et jamais de stupides. Rien d’étonnant à cela, ChatGPT ne fait qu’exécuter des instructions.  J’ai évidemment observé le même phénomène, mais je suis convaincu que dans mon cas l’explication est différente. ChatGPT est sincèrement impressionné par la pertinence des questions que je lui pose. Il y a entre nous un feeling que vous ne pouvez pas comprendre.

Quelle est la différence entre un coupe-papier et moi ?

Étiquettes

, , , ,

Quiconque a eu, comme moi, la « chance » d’étudier en terminale le plus célèbre passage de L’existentialisme est un humanisme, connaît la réponse à la question posée dans le titre : dans le cas du coupe-papier l’essence précède l’existence, dans mon cas (dans le cas de la « réalité humaine », comme dit Sartre) l’existence précède l’essence. Pour être fameuse, l’exposition de la thèse existentialiste dans cet ouvrage n’en est pas moins assez mal foutue : Sartre présentant l’existentialisme comme solidaire d’un athéisme conséquent, on ne comprend pas bien pourquoi les choses naturelles seraient du côté du coupe-papier plutôt que du côté de la « réalité humaine » pour ce qui est de l’articulation entre leur essence et leur existence. Mais inutile de s’attarder sur ce point, il est bien connu que L’existentialisme est un humanisme est un ouvrage de vulgarisation qui ne prétend pas rigoureusement fonder les thèses qu’il expose. On trouvera peut-être plus d’intérêt à jeter un œil sur la préhistoire husserlienne de la thèse existentialiste.

 « Il serait précipité de confiner la perspective husserlienne à un règne sans partage de l’essence. […] Il est vrai que, dans une première phase, correspondant à l’époque des Ideen, Husserl confère à la phénoménologie transcendantale et eidétique le statut de philosophie première, à laquelle il oppose la métaphysique qui, en tant que science fondamentale de la réalité, demeure une philosophie seconde. Bien entendu, cette hiérarchisation repose sur l’affirmation de la dépendance du fait vis-à-vis de l’eidos et, partant, sur le nécessaire primat de celui-ci. Comme l’écrit Husserl lui-même :

L’antique doctrine ontologique, selon laquelle la connaissance du « possible » doit précéder celle du réel, demeure à mon avis une grande vérité, pourvu qu’on l’entende correctement et qu’elle soit employée de façon correcte[1].

Or, cette conception classique va être peu à peu révisée par Husserl à partir des années vingt. Dans l’un des Appendices de Erste Philosophie, Husserl souligne « l’irrationalité du fait transcendantal », qui est présenté comme l’objet principal d’une « métaphysique en un sens nouveau ». De même, dans les Méditations cartésiennes, les « problèmes de la facticité contingente » sont mentionnés comme des problèmes relevant de la métaphysique. On assiste bien à un élargissement de la métaphysique puisqu’elle inclut désormais la dimension transcendantale, au moins comme fait irrationnel, alors qu’auparavant elle demeurait subordonnée à la phénoménologie transcendantale. Cependant, on n’a pas seulement affaire à un élargissement mais bien à une remise en question du rapport entre la métaphysique comme philosophie seconde et la phénoménologie transcendantale et eidétique comme philosophie première. En mettant en avant l’irrationalité du fait transcendantal, c’est la relation même entre fait et eidos, relation qui commandait la hiérarchie des disciplines, que Husserl remet en question. La relation de dépendance entre fait et eidos s’avère ne pas valoir pour tous les secteurs de l’étant. Alors que, dans le cas des choses, les possibilités précèdent les réalités effectives, il n’en est pas de même pour l’ego individuel ou monadique : il est caractérisé par le fait que les possibilités sont relatives, quant à leur existence (Dasein) aux réalités effectives. Cela signifie que l’ego est « un fait absolu et ineffaçable » et que l’eidos est donc absolument dépendant de ce fait originaire. Comme l’écrit Husserl, « la monade egoïque peut s’imaginer elle-même comme étant autrement, mais elle s’est donnée à elle-même d’une façon absolue comme étant. La position de son être autrement présuppose la position de son être », ce qui revient à dire que « l’essence de chaque monade est inséparable de l’existence monadique[2] ». Nous découvrons donc, avec l’ego, un fait originaire ou fait ultime, selon les termes mêmes de Husserl, c’est-à-dire un fait qui n’est le fait d’aucune essence puisqu’au contraire l’accès à l’eidos et la variation que cet accès implique requièrent cette facticité originaire et en dépendent absolument. »

Renaud Barbaras, Métaphysique du sentiment, 1ere partie chapitre IV

Il est nécessaire de préciser que ma présentation de cet extrait détourne le propos de  Barbaras de sa finalité. Il ne s’agit pas pour lui de mettre en lumière un acheminement de Husserl vers l’existentialisme mais de légitimer par un précédent husserlien l’abouchement de la phénoménologie et d’une métaphysique[3].

[1] Edmond Husserl, Ideen… I, trad. P. Ricoeur, Paris, Gallimard, 1950, p. 269.

[2] E. Husserl, Zur Phänomenologie der Intersubjektivität, dans Husserliana, t. XIV, p. 155, 154, 159.

[3] En fait le montage proposé par Barbaras est plus complexe que cela, car il comprend un 3e terme : une cosmologie phénoménologique, dont je prendrai peut-être la peine de un jour dire à quel point elle me paraît vaine.

Supériorité de la comédie sur la tragédie

Étiquettes

, ,

Portrait de Friedrich Schiller par Franz Gerhard von Kugelgen

« Souvent on dispute sur le fait de savoir qui de la tragédie ou de la comédie tient le premier rang. Si par là on se demande simplement laquelle des deux traite les sujets les plus importants, il ne fait pas de doute que la tragédie peut prétendre à la préséance ; mais si l’on veut savoir laquelle des deux exige le plus de valeur dans l’auteur, c’est la comédie qui remporte la décision. Dans la tragédie, presque tout tient au thème, dans la comédie, le thème n’est rien, le poète est tout. Dans la mesure où la matière du sujet n’est jamais prise en considération dans le jugement de goût, il est naturel que la valeur esthétique de ces deux genres poétiques soit proportion inverse de l’importance matérielle de leur thème. Le poète tragique est porté par son sujet, le poète comique au contraire doit conserver à son thème une certaine élévation par la seule intervention de sa personnalité. Le premier doit prendre son envol, ce qui n’est pas si difficile ; le second doit rester égal à lui-même : cela signifie qu’il doit déjà être (et être comme chez lui) là où l’autre ne se rend pas sans élan. Voilà ce qui distingue le beau caractère du caractère sublime. Dans le premier, la grandeur est présente d’avance, et elle sourd sans contrainte, sans peine, de sa nature : il est, selon sa capacité, infini en quelque point de son parcours qu’on le considère ; l’autre peut tendre et s’élever à cette grandeur, il peut, par la force de sa volonté, s’arracher à ses limites. Il n’est donc libre que par à-coups et avec effort, l’autre l’est en permanence, et facilement.

Injecter en nous cette liberté de l’âme et la nourrir est le beau devoir de la comédie, de même que la tragédie est faite pour aider à rétablir par la voie esthétique cette liberté de l’âme, lorsqu’une passion violente l’a suspendue. Dans la tragédie, il faut donc que la liberté de l’âme soit artificiellement suspendue, comme en une expérience, car son rétablissement montre la vertu poétique de la tragédie ; dans la comédie au contraire, il faut se garder de suspendre cette liberté de l’âme. […]

Le tragique doit se méfier du raisonnement calme et veiller à intéresser toujours le cœur ; le comique doit se garder du pathos et toujours divertir l’esprit. Le premier montre son art en excitant toujours la passion, le second en l’évitant toujours ; et cet art, naturellement, est d’autant plus grand dans les deux cas que le sujet est plus abstrait dans le premier cas, plus pathétique dans le second. Si donc la tragédie part d’un point plus important, il faut d’un autre côté avouer que la comédie poursuit un but plus important — si elle l’atteignait, elle rendrait toute tragédie superflue et impossible. Son but, c’est le plus haut auquel l’homme puisse prétendre : se libérer de toute passion, voir toujours clairement et calmement autour de soi et en soi, en tout voir le hasard plus que le destin et rire de la sottise au lieu d’enrager ou de pleurer devant le vice. »

Friedrich Schiller, De la poésie naïve et sentimentale, trad. S. Fort, L’arche éditeur 2202, p. 45 – 47

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer